Aperçu exclusif du livre « Malaise dans les rémunérations » écrit par Rodolphe Delacroix

10.12.2020
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En exclusivité, un petit aperçu du livre de Rodolphe Delacroix au travers des 1ères pages du prologue de l’ouvrage… Bonne lecture ! 

Dans le Domaine des Dieux[1], Goscinny et Uderzo nous décrivent le monde des rémunérations avec le talent qui est le leur. Les Romains, agacés qu’une poignée de Gaulois ne leur résistent éternellement, décident de leur imposer la « civilisation » en construisant autour de leur village un parc naturel : « des immeubles habités par des romains entoureront le village, qui ne sera plus qu’une amphoreville condamnée à s’adapter ou à disparaître. » Chaque nuit, les Romains utilisent une armée d’esclaves pour défricher la forêt autour du village et chaque matin Astérix et Obélix font repousser les arbres dans la clairière grâce à des glands spéciaux fournis par le druide Panoramix. Ce jeu stérile aurait pu continuer longtemps jusqu’à ce dialogue éloquent entre Astérix et le chef des esclaves Duplicatha :

  • Es-tu content d’être esclave ô Duplicatha ?
  • Il n’y a pas beaucoup d’avenir dans l’esclavage.
  • Les romains vont vous tuer au travail. Révoltez-vous.
  • Facile à dire, mais il y a les légionnaires, les contremaîtres… Ils ont des fouets, des armes. Ils sont plus forts que nous.
  • J’ai ce qu’il vous faut. »

En fournissant la potion magique aux esclaves, Astérix modifie les rapports de force entre les esclaves et les Romains. Vaincus, les Romains sont contraints de négocier avec le chef des esclaves. S’en suit ce dialogue savoureux :

  • Nous désirons quelques petits changements dans nos conditions de travail : nous voulons être payés et affranchis dès que le premier immeuble sera bâti… Bien entendu, nous voulons aussi des congés payés, des heures supplémentaires, la suppression progressive des coups de fouets, l’interdiction de la chaîne, et la construction de logements décents.
  • Et si je refuse ?
  • On continue les baffes.
  • Je pense alors que nous pouvons arriver à un accord sans arrière-pensées grâce auquel, dans un esprit de collaboration totale et confiance, nous ferons du bon travail.
  • Eh bien, nous allons nous y mettre à cinq sesterces de l’heure.

Nous voulons être payés : par cette phrase Duplicatha signifie la différence entre l’esclavage et le salariat. L’esclave est une chose, il n’a pas à être rémunéré pour le travail effectué. L’affranchi est un homme libre qui négocie son salaire en contrepartie du travail accompli. A quel prix ? C’est le rapport de force entre l’offre et la demande de travail qui déterminera le niveau des salaires versés. Placé en position de force, Duplicatha met la barre haut : à 5 sesterces l’heure (hors heures supplémentaires), il sait que le Romain ne peut refuser. D’ailleurs, s’il s’aventurait à le faire, il continuerait à recevoir des baffes.

Très vite, deux conséquences inattendues se donnent à voir.

La première : à peine la nouvelle de l’accord entre les esclaves et le chef des Romains connue que les soldats romains se rebellent : « Dites, il paraît que les esclaves ont cinq sesterces de l’heure… Nous, on n’en a pas autant, c’est pas juste. »

En invoquant la question de la justice salariale, le soldat romain soulève un sujet central des politiques de rémunération en entreprise, celui de l’équité interne. Il ne suffit pas d’augmenter fortement le salaire d’une partie du personnel pour régler la question salariale. Celle-ci est toujours relative aux autres catégories du personnel. Après tout, les légionnaires aussi méritent un salaire juste et décent. L’idée qu’ils se font de leur valeur économique les amène à réclamer plus que les esclaves affranchis. Eux, ils maintiennent l’ordre, ils sont les garants de la « pax romana », ils méritent plus que des anciens esclaves qui défrichent des forêts… Combien les payer ? Confronté à cette question, le centurion s’arrache les cheveux : « Les légionnaires ne m’obéissent plus… Ils sont toujours en grève. » Epuisé par de longues séances de négociations houleuses, seul face à une dizaine de délégués du personnel vociférants, il cède à tout, y compris sur la question du logement qui, pourtant, n’avait pas été abordé par les négociateurs : « Je cède, je cède…J’ai réquisitionné le Domaine des Dieux, vous allez y habiter immédiatement ! ».

La deuxième conséquence concerne la qualité du travail : effaré par le changement d’attitude des esclaves depuis qu’ils sont payés, les contremaîtres contemplent le spectacle d’un air goguenard :

  • C’est inouï ! Dès qu’on paye les esclaves, ils travaillent mieux.
  • Oui, ça fait peut-être plus cher à l’achat, mais le rendement est supérieur !
  • Et quelle économie de coups de fouet !

Cette fable, racontée avec brio par Goscinny et Uderzo, dit beaucoup sur les questions salariales de notre époque. A l’heure de l’uberisation, de la montée en puissance de l’auto-entreprenariat imposé aux seniors, de la difficulté à payer à leur juste valeur de nombreuses catégories de la population qui s’estiment injustement traités (les infirmières, les urgentistes, les gardiens de prison, les policiers, les professeurs…), les sujets soulevés dans cet épisode d’Astérix nous parlent directement. Elles se résument à trois grandes questions, que nous allons essayer d’aborder dans la première partie de cet ouvrage consacrée aux politiques de rémunération mises en place dans les grandes entreprises, la seconde étant consacrée aux rémunérations vue de la société dans son ensemble. Ces questions, qui se posent dans les entreprises, les voici :

  • A quel niveau fixer les rémunérations (salaires, primes et avantages associés) pour éviter que les salariés ne quittent l’entreprise pour un concurrent ou, du fait de leur mécontentement, ne provoquent grèves et mouvements sociaux ?
  • Comment garantir la cohésion des équipes en évitant que certaines catégories ne se sentent injustement traitées et ne dégradent le climat interne ?
  • Comment motiver les équipes d’un collectif, pour qu’elles contribuent davantage à ce qui est attendu d’elles ?

Ces trois questions renvoient à trois mots clés : la compétitivité externe, l’équité interne et le partage de la performance. Trois mots clés au cœur des politiques de rémunérations des entreprises qui, justement, se trouvent en crise depuis le début du 21ème siècle. Comment sortir de ce blocage ? Il est plus que douteux qu’une potion magique vienne nous y aider. C’est par la remise à plat des concepts qui nous guident que, peut-être, parviendrons-nous à dégager des pistes nouvelles et porteuses de solutions.

Malaise dans les rémunérations, écrit par Rodolphe Delacroix – Editions Marie B, Collection Lignes de repères

[1] Editions Dargaud, 1971.